En quoi consistent les relations internationales à la mairie de Belfort, et comment intervenez-vous dans le « jeu à quatre », le partenariat entre collectivités et associations des deux rives ?
Les relations internationales c’est une tradition à Belfort. Il y a des jumelages et des relations d’amitié qui ont été noués dans les années 70 avec l’Allemagne, la Suisse et des pays européens généralement frontaliers de la ville. Mais en dehors des « mariages de villes » comme on dit, la place la plus importante des relations internationales dans une collectivité française c’est la coopération décentralisée. Il s’agit de travailler sur des projets communs avec des collectivités étrangères, avec ses pairs, avec des élus, des services municipaux, mais également des associations étrangères. C’est donc un réseau de partenaires à l’étranger avec lesquels nous avons des projets que nous définissons ensemble, en général dans les domaines de l’éducation, de la culture du sport…
C’est un premier partenariat entre votre ville et une ville algérienne ?
A Belfort, il existe une forte tradition de coopération avec la Méditerranée : nous travaillons avec le Maroc, l’Algérie, et depuis les années 90 avec la Palestine, à Hébron, une importante ville de Cisjordanie. Nous coopérons avec des structures de la société civile palestinienne à Jerusalem-Est. Dans les années 80 il y avait une très forte relation avec la ville de Skikda, mais aussi avec des collectivités locales et des associations algériennes. Il y a eu énormément d’échanges culturels et éducatifs avec l’APC, des échanges entre classes et entre conservatoires de musique par exemple… Mais avec les années 90 et la terrible décennie noire, la coopération a été suspendue et n’a pas pu être remise en route. Nous avons travaillé avec la ville de Boumerdès après le séisme de 2003, d’abord sur une opération de solidarité, mais il y a eu d’autres échanges, des coopérations universitaires notamment, et nous continuons avec une coopération plus durable.
Comment la ville de Belfort est-elle arrivée à participer au programme Joussour ?
Dans le cadre de ses relations internationales, Belfort travaille beaucoup avec des réseaux de collectivités françaises, dont Cités Unies France (CUF), qui est très actif dans la coopération en Méditerranée. CUF a été associé au PCPA dès la phase pilote en faisant partie du comité de pilotage. L’objectif était d’impliquer des collectivités françaises et algériennes dans ce travail de partenariat avec les associations des deux rives à travers un important travail d’information et de sensibilisation autour du PCPA, auprès de ses membres, des collectivités qui sont engagées en Algérie. Grâce à ce travail, le relais a été fait auprès des élus et du conseil municipal de la ville de Belfort qui a décidé de participer à des réunions de réseau du PCPA. Après l’assemblée plénière qui s’est tenue à Oran, nous avons alors, de manière très formelle, émis le souhait de pouvoir s’intégrer dans cette réflexion et ce travail de réseau, en y associant un travail parallèle de sensibilisation auprès de nos partenaires, l’APW et l’APC de Boumerdes.
En quoi consiste votre projet ?
Il a été présenté dans le cadre du Fonds d’Initiatives Collectives de rencontres (FICR). Il s’agit d’un cycle de rencontres organisé en 2009 sous forme d’un séminaire, de groupes de travails et de visites de terrain. Une centaine de participants des deux pays, dont une quarantaine de français, qui venaient de Belfort et d’autres villes françaises se sont rencontrés durant deux jours à Boumerdes en juin, et une seconde partie a eu lieu en décembre à Belfort : c’est le premier projet organisé dans le cadre du PCPA entre les deux villes, avec cette dimension pluri-acteurs. Ce n’était pas un projet opérationnel, avec la création concrète d’une structure sur le terrain, mais plutôt un projet de réflexion et d’état des lieux que l’on souhaitait mener dans cette dimension à quatre : associations françaises et algériennes, collectivités françaises et algériennes. L’enjeu a été de créer un comité de pilotage mixte pour à la fois apporter le fond que l’on souhaitait donner à ce cycle de rencontres, mais aussi pour voir comment fonctionner en termes de comité d’organisation, car il était question d’accueillir dans nos villes respectives une centaine de participants. C’est donc une première expérience de travail à quatre.
Qui a participé à ce cycle de rencontres ?
Dans les co-porteurs de ces projets, il y a du côté algérien l’association école, famille et prise en charge psychosociale de Boumerdes (AEFPPS), et les autorités locales de Boumerdes au niveau de la Wilaya, APW et APC. Nous n’avons pas de référents concernant le suivi de la coopération décentralisée au niveau de l’administration algérienne, nous avons donc travaillé avec des élus et le wali était représenté par un membre de son cabinet. Pour les thématiques abordées dans le cadre de ces rencontres - l’insertion professionnelle des jeunes, l’accès aux loisirs et à la culture, l’enfance et le handicap - nous avions les directeurs et les directions de secteurs compétents dans ces domaines et qui étaient associés au comité de pilotage : les directions de la jeunesse et des sports, de la culture, de la formation professionnelle et enfin la direction des affaires sociales. Du coté français, les porteurs associatifs sont les Francas, qui est une fédération nationale d’éducation populaire très fortement implantée à Belfort : ils gèrent l’ensemble des centres de loisirs (périscolaire, accueil temporaire en dehors du temps scolaire). C’est un partenaire privilégié de la ville de Belfort au niveau local, mais aussi au niveau de la coopération décentralisée. Nous travaillons avec eux notamment en Palestine par exemple, c’est donc une association que nous connaissons très bien et avec qui nous avons l’habitude de travailler. Cités unies France, qui est un réseau de collectivités françaises engagées en coopération et qui se trouve à Paris a lui un groupe structuré spécifique sur l’Algérie. Et enfin la ville de Belfort, en tant que collectivité : nous sommes organisés en coopération décentralisée sur un binôme élus-administration.
Le « jeu à quatre » est assez complexe à mettre en place…
Ce qui n’a pas été évident - et ç’est tout l’enjeu et l’intérêt de ce projet de rencontres organisées en 2009 - c’était de pouvoir faire cette première expérience de travail en direct avec les associations et les collectivités françaises et algériennes. Il y a eu une mauvaise compréhension de l’enjeu PCPA : ce n’est pas si évident… C’est déjà un sacré défi de pouvoir favoriser le dialogue et la concertation entre autorités locales nationales, pouvoirs publics et associations. Mais il s’agissait également concilier ce travail avec la coopération décentralisée bilatérale, c’est-à-dire le partenariat qui lie les villes de Belfort et Boumerdes. Et c’est cette juxtaposition qui nous paraissait intéressante d’explorer : on arrivait très bien à voir la logique à la fois du bilatéral et du travail en réseau, car nous avons à l’habitude de le faire sur d’autres opérations, notamment, et c’est la plus importante, en Palestine. C’est peut-être cet enjeu qui n’a pas été suffisamment expliqué aussi bien auprès des associations algériennes que des autorités. Mais l’enjeu aujourd’hui c’est de savoir comment poursuivre cette démarche pluri-acteurs… Il y a eu des échanges d’expériences, et cela a permis au moins d’engager des discussions, entre élus notamment. C’est une expérience qu’on a depuis juste un an et on a fait un pas : le comité de pilotage a permis de faire ressortir des rencontres et des séminaires sur ces sujets. Je pense que ça a permis de lever les appréhensions, pas les barrières.
La manière de travailler est différente en matière de concertation locale…
Lors de notre participation à l’assemblée plénière, il était intéressant de voir les enjeux de la société civile algérienne dans le secteur enfance et jeunesse et au niveau national. A Belfort, et en France de manière générale, il existe une décentralisation déjà plus avancée et une culture de gouvernance locale qui n’est pas la même : les collectivités locales ne travaillent plus seules, elles travaillent avec les entreprises implantées sur leur territoire, avec les universités, avec les associations… Je donnais l’exemple du champ de l’enfance et de la jeunesse qui est fortement investi par le mouvement d’éducation populaire les Francas à Belfort. Il y a un véritable partenariat dans le cadre d’une délégation de service public de la mairie de Belfort auprès des Francas pour gérer et animer pédagogiquement des centres de loisirs et des centres périscolaires qui accueillent toutes les populations enfant de la ville. Il y a donc un véritable partenariat local qui est mis en place et qu’on retrouve dans tous les secteurs de la vie de la Cité. Il y a donc une autre gouvernance locale : les collectivités ne travaillent pas seules.
C’est le cas en Algérie ?
En Algérie on ne travaille pas de la même façon. Ce sont deux secteurs distincts régis par deux cadres réglementaires distincts. Et il n’y a pas encore cette vision de complémentarité entre ces deux secteurs d’acteurs. Ce qui nous a frappé dès le début, c’est qu’il y avait une mauvaise connaissance des uns et des autres et de l’intérêt qu’il y avait de travailler ensemble… Après, effectivement, les mécanismes, l’histoire, les contextes ne sont pas les mêmes et il ne peut pas y avoir de schémas de transposition. Mais la société civile et les associations algériennes ont investi fortement et professionnellement le champ de l’enfance et de la jeunesse, et les autorités locales devraient pouvoir considérer ce rôle comme complémentaire. Il s’agit juste de savoir qui travaille dans quel domaine et comment peut-on le faire ensemble…
Quelles sont vos perspectives aujourd’hui ?
Cette expérience a été une des actions importantes pour nous dans le cadre de la coopération décentralisée. L’enjeu est de savoir si nous allons à poursuivre ce travail de collaboration entre les villes, avec ce maillage associatif – français et algérien autour de nous. Ou allons-nous rester sur une relation purement bilatérale entre collectivités, avec des thématiques précises, et nous avons de quoi travailler, et des champs que nous pouvons explorer comme nous le faisons avec d’autres villes étrangères : état-civil, gestion des déchets, etc.